L’Alchimiste de l’Or Vert et de la Solidarité
Le Docteur Jacques Falquet, biochimiste suisse de renommée internationale, occupe une place singulière dans l’histoire de la nutrition moderne. Là où d’autres ont vu dans la micro-algue Arthrospira platensis (la spiruline) une opportunité commerciale ou un triomphe industriel, Jacques Falquet y a décelé un levier de souveraineté alimentaire et un remède universel contre la « faim invisible » : la malnutrition micronutritionnelle.
Un scientifique aux racines helvétiques
Né en Suisse, Jacques Falquet a suivi un cursus académique rigoureux en biochimie. Très tôt, son intérêt se porte sur la composition moléculaire du vivant et sur la manière dont les nutriments interagissent avec le métabolisme humain. Sa formation scientifique lui apporte une rigueur qui deviendra sa marque de fabrique : ne jamais affirmer sans preuve, et toujours valider les théories de terrain par des analyses de laboratoire strictes.
Cependant, l’homme ne se complaît pas dans le confort des paillasses universitaires. Il est habité par une conviction profonde : la science ne trouve sa pleine justification que lorsqu’elle est mise au service de l’amélioration de la condition humaine, particulièrement pour les plus vulnérables. Cette éthique le conduit naturellement vers le monde des organisations non gouvernementales (ONG) et de la coopération internationale.
L’aventure Antenna Technologies
Le tournant majeur de sa carrière survient lorsqu’il rejoint Antenna Technologies, une fondation genevoise dédiée à la recherche de solutions technologiques simples, peu coûteuses et adaptées aux besoins des pays en développement. Au sein de cette structure, il devient le responsable du pôle « Nutrition ».
C’est ici que Jacques Falquet va donner toute l’ampleur de son talent. Il comprend que pour lutter contre la malnutrition, il ne suffit pas d’envoyer des sacs de riz ou de blé. Ces aliments calment la faim mais ne guérissent pas les carences en fer, en vitamine A ou en protéines qui ravagent la santé des enfants dans les zones arides ou isolées. Il identifie la spiruline comme la réponse idéale, mais se heurte à un obstacle de taille : à l’époque, la technologie de culture est complexe, coûteuse et jalousement gardée par des entités industrielles.
La simplification technologique : Le « Low-Tech » de génie
La contribution la plus fondamentale de Jacques Falquet réside dans ce qu’on appelle la vulgarisation scientifique appliquée. Son objectif est de transformer un processus de laboratoire complexe en une méthode agricole accessible à un groupement de femmes dans un village du Burkina Faso ou de l’Inde.
Il consacre des années à simplifier chaque étape du cycle de production :
- L’ensemencement : Il travaille sur la conservation des souches mères pour qu’elles puissent voyager et être réactivées facilement.
- Le milieu de culture : Il développe des recettes de « nourriture » pour l’algue basées sur des ingrédients locaux (cendres de bois pour le potassium, engrais agricoles courants comme l’urée, bicarbonate de soude) afin de briser la dépendance aux intrants chimiques importés.
- La récolte et le séchage : Il conçoit des séchoirs solaires artisanaux capables de descendre le taux d’humidité de la spiruline très rapidement, un point critique pour éviter les contaminations bactériennes tout en préservant les vitamines thermosensibles.
Son ouvrage, « La Spiruline, aspect nutritionnel », devient la bible des projets humanitaires. Il y compile des décennies de données sur la biodisponibilité du fer et des protéines, prouvant scientifiquement que quelques grammes de cette poudre verte par jour peuvent sortir un enfant d’un état de malnutrition aiguë en quelques semaines.
Une vision éthique : L’autonomie contre la charité
Jacques Falquet n’est pas un partisan de l’aide alimentaire « gratuite et perpétuelle », qu’il juge aliénante. Sa philosophie repose sur l’autonomie économique.
Il a théorisé et mis en place un modèle de production sociale innovant : la ferme de spiruline doit être une micro-entreprise locale. Une partie de la production est vendue sur le marché national (aux classes moyennes ou dans les pharmacies) pour couvrir les salaires des employés et les frais de fonctionnement. L’autre partie (souvent un tiers de la récolte) est distribuée gratuitement aux centres de santé et aux écoles locales pour traiter les enfants malnutris. Ce modèle permet à la technologie de s’autofinancer et de perdurer bien après le départ des experts suisses.
Un ambassadeur infatigable
Pendant plus de trente ans, Jacques Falquet a parcouru le monde. On le retrouve au Vietnam, au Cambodge, au Niger, au Mali, à Madagascar ou encore en Équateur. Partout, il installe des bassins, forme des techniciens locaux et surveille la qualité de la production.
Il joue également un rôle de conseiller auprès des instances internationales. Son expertise est sollicitée pour définir les normes de qualité de la spiruline destinée à l’aide humanitaire. Il se bat pour que la spiruline ne soit pas considérée comme un simple « gadget » pour pays riches, mais comme un véritable outil de santé publique globale.
L’héritage d’un passeur de savoir
Aujourd’hui, le Dr Jacques Falquet est considéré comme le père spirituel du mouvement des producteurs artisanaux. Son influence dépasse largement les frontières de l’humanitaire. En Europe, et particulièrement en France, de nombreux cultivateurs de spiruline utilisent des méthodes qui découlent directement des travaux de simplification technique qu’il a initiés.
Son héritage se mesure au nombre de vies sauvées dans les centres de récupération nutritionnelle, mais aussi à la diffusion d’une certaine idée de la science : une science humble, partageuse et profondément humaine. Pour Jacques Falquet, la connaissance ne vaut que si elle est transmise. En rendant public ses protocoles de culture et ses études biochimiques, il a permis à une ressource ancestrale de devenir un espoir technologique pour le futur.
Même à la retraite, son expertise continue de guider la fondation Antenna et de nombreux chercheurs à travers le globe. Il reste l’homme qui a su voir dans un filament microscopique en forme de spirale un ressort capable de soulever les montagnes de l’indifférence et de la faim.